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Réflexions sur la future géo-économie de l'hydrogène



Le réchauffement climatique rend inéluctable le basculement du marché mondial de l'énergie vers des sources renouvelables, en particulier le solaire et l’éolien. Ces sources ont cependant deux caractéristiques qui les distinguent des fossiles : leur intermittence et le fait qu'elles ne délivrent que de l'électricité. De ce fait, l'hydrogène apparaît comme une solution nécessaire pour atteindre une transition écologique, permettant de stocker l'énergie renouvelable produite et de la délivrer dans certains secteurs difficiles à électrifier.


Les marchés de l'énergie occupent une place d'importance dans la géopolitique mondiale et les géopolitiques régionales. A ce titre, l'apparition d'une nouvelle ressource comme l'hydrogène pourrait rebattre les cartes et modifier en profondeur les relations internationales. Peut-on déjà anticiper les bouleversements qu'impliquerait l'émergence de l'hydrogène comme ressource majeure au cours du XXIe siècle ? On peut commencer par considérer comment les différents pays se positionneraient dans un hypothétique futur marché mondial de l’hydrogène vert.


La capacité de production d'hydrogène vert, c'est-à-dire produit par électrolyse de l'eau avec de l'électricité renouvelable, est limitée à grande échelle par trois facteurs principaux, identifiés par exemple dans ce rapport : l'accès à l'électricité renouvelable, à l'eau, et à des infrastructures de production, de transport et de stockage de l’hydrogène.


Le premier enseignement qui peut être tiré de ces limitations est que le marché de l'hydrogène sera probablement polarisé entre pays producteurs pour la consommation domestique, producteurs à l'export, et importateurs ; les contraintes physico-techniques laissent de plus à penser que le marché de l'hydrogène sera similaire, au moins à ses débuts, à celui du gaz naturel en ce qui concerne son caractère partiellement régionalisé.


Quels pays sont les mieux placés vis-à-vis de ces paramètres ? Il s'agit, comme mentionné plus haut, des pays qui possèdent un haut niveau d'infrastructure, ainsi qu'un potentiel renouvelable et des ressources en eau douce importants par rapport à leur population. Cela concerne de façon assez prévisible les pays d’Amérique du Nord et l’Australie, mais d’autres pays plus inattendus pourraient tirer leur épingle du jeu, comme le Maroc et la Norvège, ou encore d’autres pays du Pacifique Sud-Ouest comme l’Indonésie et la Nouvelle-Zélande. Ces pays occuperaient probablement une position d’exportateur majeur sur le marché de l'hydrogène.


A l'inverse, des pays comme le Japon et en Europe Centrale d'une part, certains pays d'Afrique et du Moyen-Orient d'autre part, souffrent respectivement d'un déficit en potentiel renouvelable ou en eau. La production d'hydrogène dans ces pays n'atteindra probablement pas l'autosuffisance au XXIe siècle. De fait, le Japon, qui a une stratégie hydrogène ambitieuse, s'est déjà orienté vers l'import diversifié depuis les pays du Pacifique Sud-Ouest.


Un grand nombre de pays en Afrique et en Amérique du Sud, ainsi qu'en Asie Centrale, souffrent eux d'un grave déficit d'infrastructure qui les pénalisera fortement dans le développement d'une industrie de l'hydrogène.


Reste un certain nombre de pays qui possèdent un potentiel renouvelable modéré, qui ont un potentiel suffisant pour la production domestique et éventuellement leurs voisins directs. Sont compris dans cette catégorie notamment certains pays d'Europe de l'Ouest et du Sud comme la France, l'Espagne, la Grèce ou la Turquie.


Les cas de la Chine, de l'Inde et de la Russie sont particuliers étant donné la taille de ces pays. Les trois possèdent un potentiel renouvelable important, mais difficile à exploiter pleinement dans le cas de l'Inde et de la Russie. Dans le premier cas, c'est du fait des contraintes spatiales par rapport à l'agriculture, dans le second de la faible densité énergétique des renouvelables conduisant à un prix plus élevé. Il existe de plus des doutes sur la capacité à mettre en place des infrastructures efficaces dans ces deux pays. L'industrialisation de la Chine menace également ses ressources en eau ; cependant ses ressources lui permettront sans doute de produire une part importante de sa consommation domestique.


L'ensemble de ces éléments nous permet d’esquisser ce que pourrait être une structuration du futur marché de l'hydrogène, en comparaison des marchés actuels des hydrocarbures :

  • On peut s'attendre à ce que le basculement vers l'hydrogène vert offre à la plupart des pays développés une occasion de développer la production domestique d'énergie au moins dans une certaine mesure. A ce titre, des pays comme la Chine ou ceux de l'Union Européenne pourraient devenir moins dépendants aux importations d’énergie. Cependant, plus les besoins en hydrogène deviennent importants au fur et à mesure de sa pénétration du marché, plus ces pays devront faire appel à des fournisseurs extérieurs ; c'est particulièrement le cas de l'Europe, où les productions internes (France, Espagne, etc.) ou voisines (Maroc, Norvège, etc.) risquent d’être rapidement dépassées par les besoins. Il est donc probable que certaines des régions économiques aujourd'hui importatrices d'énergie le restent après une transition vers l'hydrogène ; cette constatation vaut d'autant plus pour le Japon qui subit encore plus de contraintes.

  • On peut s’attendre aussi à ce que les pays du Moyen-Orient en général, et de la péninsule Arabique en particulier, vont perdre leur statut privilégié. L'importance géostratégique de la région va décroître, de même que les flux de capitaux entrants. A l'inverse, des pays comme l'Australie, ou l'Indonésie pourraient émerger comme des nouveaux champions de l'hydrogène, et alimenter une bonne partie de l'Asie Pacifique.

  • Enfin, les pays d'Amérique du Nord bénéficient de tous les facteurs nécessaires pour conserver leur position d'exportateurs énergétiques acquise avec le développement du gaz de schiste dans une économie basée sur l’hydrogène vert. Leurs ressources hydriques, leur vaste superficie couplée à leur potentiel renouvelable facilement exploitable, ainsi que leurs infrastructures énergétiques développées et partiellement orientées vers l'export sont des atouts majeurs pour l'avenir. Ils ont ainsi l'opportunité de prendre des parts de marché importantes à la fois en Europe, en Asie et potentiellement en Amérique du Sud, selon le développement de la production dans ces régions.

Les acteurs nord-américains de l'énergie ont donc tout intérêt à encourager et accompagner la transition vers l'hydrogène vert pour les marchés domestiques et internationaux.


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